dimanche 2 novembre 2008

A Gilbert Debruyne, artiste peintre


15ème exercice - Tableau de Gilbert Debruyne
En le démontant pour le scanner, je redécouvre la dédicace : "A mon Docteur et ami que j'affectionne particuliereme"


Deux novembre. Jour des morts. Il pleut. Fait froid. Le décor est planté. Tout y est. Une brève à la radio : des gens à Lille se sont réunis au "carré des indigents" du cimetière pour se souvenir de ceux dont personne n'a gardé souvenir. Morts deux fois : dans leur corps et dans la mémoire des autres humains. Qui a dit que tout le monde était égal devant la mort ?

Alors je me suis rappelé Gilbert Debruyne. Mais il y avait aussi Noël Gambet, Jacques Aguerreber, Dominique Mangeterre, etc. Plus personne au monde ne pense à eux, ils n'ont jamais intéressé personne, même pas leur famille, même pas le jour de leur mort.

Gilbert Debruyne est mort. Je n'ai même pas su où, dans quel hôpital on l'avait transféré. Gilbert Debruyne était fou, malade, diabétique, aveugle. Et un jour il est mort. C'est le malade chez qui je suis rentré le plus souvent précédé par les pompiers, la police que j'appelais. A chaque fois qu'il n'ouvrait pas je me disais qu'il était mort. Mais non, il vivait encore, dans le coma, comme à chaque fois. On l'hospitalisait, il ressortait jusqu'à la suivante. Il lui restait deux relations non conflictuelles avec le monde : l'infirmier psy du secteur, Serge, et le docteur Bezolles.

Gilbert Debruyne peignait à l'époque où il voyait, vivait, avait une femme, fille, famille. Et puis il avait arrêté.

Ce matin de décembre, crachin, comme dans les films, l'entrée de l'immense cimetière de la ville, je suis là, je pèle de froid. Dix heures. Arrive le corbillard d'où descendent les deux croque-mort. C'est l'association tutélaire qui a payé les frais. Je les salue. Au bout de dix minutes, ils s'impatientent. "Bon qu'est ce qu'on fait docteur ?" - "Ben, je sais pas. Si vous êtes pressé, y a qu'à y aller... Donnez-moi cinq minutes, s'il vous plaît." J'ai compris qu'on serait seuls. Je cours jusqu'au fleuriste en face acheter pour dix euros de fleurs. Ca passera en frais professionnels. Ca fait drôle. Dans quelle rubrique je vais les faire passer. Et puis non, je les paye moi-même, colère, personne d'autre que moi paiera ces fleurs. Je reviens en courant avec les fleurs. "On peut y aller".

Le corbillard avance dans les allées, se perd jusqu'au carré des indigents, là où il y a des croix en bois, jamais plus vieilles que deux ans. Je suis derrière. C'est trop con. J'appelle Serge sur mon portable : "Serge ? C'est le docteur Bezolles. Je suis au cimetière pour l'enterrement de Gilbert Debruyne. Y a que moi ! Même la tutelle est pas venue." - "J'arrive", dit Serge.

Il arrivera trop tard. Il s'est trompé de porte d'entrée. Je le rejoins là-bas. Quelques larmes dissoutes dans la pluie, partagées avec lui à la sortie du cimetière, la colère, l'épuisement de la lutte pour que ce patient ne meurt pas tout à fait comme un chien; le sentiment quelque part d'avoir sauvé l'honneur du genre humain. On se serre la main lentement, longuement comme une étreinte. Il en restait une de larme.

3 commentaires:

  1. Marcel Lectoure mes deux seins25 novembre 2008 à 00:11

    " Ca passera en frais professionnels. Ca fait drôle. Dans quelle rubrique je vais les faire passer. Et puis non, je les paye moi-même, colère, personne d'autre que moi paiera ces fleurs"

    Trois phrases qui résument tout: mesquinerie, appât du gain, rancoeur, tentative de se décharger de sa responsabilité sur "les autres" sans prendre de risque: "la société", à la différence de Monsieur Untel ne risque pas de venir mettre deux baffes au veule qui peut donc jouer les grands esprits sans danger...


    "Petit généraliste de merde sans intérêt*" selon un confrère spécialiste universitaire actuellement toujours sous les verrous... celui-là a dû se tromper de rubrique pour ses frais professionnels, celui-ci n'a même pas osé alors que l'envie le taraudait... Lequel a le jugement le plus sûr?

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  2. je m'appel Nicolas DEBRUYNE. Je suis originaire de Lille. Les debruyne sont une grande famille populaire du nord de la france et de la belgique. Je rechercher quelques informations sur Gilbert Debruyne (je pense que c'est le frére de mon grand pére)

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  3. Merci de vos recherches, Nicolas Debruyne, mais c'est vrai que Debruyne est un nom très répandu dans le Nord et en Belgique. Tenez moi au courant.

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