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"Les périodes de péril mettent les âmes à nu"
(email d'Irène Frachon reçu le 13 mars 2020, alors que nous échangions sur l'arrivée de l'épidémie)
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Quand on voit le nombre de médecins qui révèlent sur les réseaux sociaux des compétences exceptionnelles pour analyser avec précision l'information scientifique, y compris pour des études pour lesquelles une seule lecture suffit à se rendre compte de la faiblesse, on ose espérer que, forts de cette expertise, ils n'ont jamais prescrit ou conseillé (liste non exhaustive) :
- de mammographie pour le dépistage du cancer du sein,
- de PSA pour le dépistage du cancer de la prostate,
- de médicaments antialzheimers,
- de vaccin antigrippal pour réduire la mortalité chez les vieux,
- de statines en prévention primaire,
- de glitazones et apparentés pour le diabète,
- la plupart des antidépresseurs IRS, qui n'ont pas démontré d'efficacité supérieure au placebo,
- plus de deux neuroleptiques associés,
- etc, etc.
N'ont ils découvert la lecture critique que pour l'épidémie de Covid ?
Sinon je ne comprends pas.
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La compétence en lecture critique serait donc variable avec le temps et les circonstances, et proportionnelle aux intérêts qu'on y trouve, en particulier celui de maintenir la chape du pouvoir médical, bousculé en ces temps. "Nous, on sait".
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Les héros médicaux ne sont pas sur les réseaux sociaux. Ils travaillent.
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Se faire payer par des applaudissements n'est pas la moindre des impostures du néolibéralisme, auquel malheureusement la population adhère, et nombre de soignants. David Graeber dans Bullshit Jobs rappelle que le mythe de la beauté du métier permet de justifier de sous payer et d'exploiter les métiers utiles.
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Une démarche EBM bien comprise peut amener légitimement à prescrire chez certains malades de l'hydroxychloroquine et de l'azithromycine, y compris en ville (si les produits étaient disponibles), même avec à ce jour un très, très faible niveau de preuves scientifiques.
Il faut pour cela se rappeler que la démarche EBM c'est la conjonction des données de la science, des circonstances cliniques, et des préférences et comportement des patients.
Dans un contexte sociétal, environnemental et politique spécifique bien sûr.
Les patients peuvent émettre un avis, même et surtout en ayant peur de mourir.
Les patients peuvent entendre des arguments, même et surtout en ayant peur de mourir.
Adapter ses décisions lorsqu'elles sont parasitées par des injonctions médicales, commerciales ou politiques inappropriées, ou empêchées par les contraintes capitalistes est hélas le lot de tout soignant.
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extrait d'un séminaire EBM de 2004 |
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A fortiori ce généraliste contaminé qui a refusé de prendre de l'hydroxychloroquine en début d'évolution, sous prétexte que c'était du pipeau, et qui, une fois hospitalisé, se retrouve sous hydroxychloroquine, n'a pas vu non plus ses préférences respectées.
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Ce déferlement d'analyses expertes pour dire qu'il ne faut soigner qu'en présence de preuves affirmées, montre la difficulté à s'approprier le terme anglosaxon "evidence", en le traduisant grossièrement par "preuves", alors qu'il faudrait l'entendre comme "pièce à conviction". Il est des circonstances où de maigres pièces à conviction peuvent suffire à prendre une décision.
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Entre le scientisme de certains experts et l'EBM des soignants, il y a autant de différences qu'entre des tubes de peinture et un tableau de Van Gogh.
6 avril
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La réalité est que durant cette période beaucoup de médecins se tournent les pouces et découvrent, horrifiés ou non selon leur lucidité, qu'ils faisaient plus de revoyure que de médecine, que les patients peuvent souvent se passer d'eux, et que le drame trop ignoré des charges fixes de la petite entreprise libérale les amenaient à se croire plus utiles que la réalité.
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Pour une toute petite minorité qui va en première ligne au risque de sa vie parfois, beaucoup plus s'attribuent la gloire, certains prétendant même sauver des vies sur les réseaux sociaux ou les medias, pendant leur visionnage des séries de Netflix interrompues par quelques rares téléconsultations. Imposture.
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Prétendre s'amuser à ne pas prescrire de l'hydroxychloroquine sous prétexte que "moi je sais, moi je décide, moi j'ai la plus grosse", est sans doute une des manifestations les plus obscènes qu'il m'ait été donné de lire du pouvoir médical.
7 avril
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La multiplication des réunions de crise dans les hôpitaux, dont le mien, n'est que la manifestation pathétique des autorités et des administratifs de se chercher encore une utilité, alors que dans la vie normale ils n'en ont déjà quasi aucune, sauf emmerder les soignants en les accablant d'injonctions paradoxales.
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On ne saura jamais combien de médecins se sont constitué leur réserve personnelle de Plaquenil (au moins tous les amis de Pelloux, selon lui) et combien parmi les contempteurs de Raoult déchaînent leur ire parce qu'ils n'ont pas pu avoir de Plaquenil, et qu'il faut bien se rassurer.
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Problème : combien d'amendes de 135 euros pour non respect du confinement aurait il fallu pour assurer une production française de masques, et une généralisation des tests de dépistage ?
Vous avez jusqu'à la fin du confinement.
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Impossible ce jour de dépister les quelques soignants du service de psychiatrie de long séjour, dont l'un d'entre eux vient d'être testé positif. 4 porteurs sur 5 sont asymptomatiques selon un article du BMJ.
Il s'agissait juste de rassurer les soignants et de protéger les malades. On fera sans.
Ne pas dépister peut nuire gravement à la santé. Je n'oublierai pas ces carences et ces mensonges.
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L'épreuve n'est pas de soigner les malades, mais de les soigner sans les moyens pour les soigner voire pire, en en étant empêché.
L'ingéniosité dont on fait preuve pour y arriver malgré tout, incite les autorités à persister à ne pas donner ces moyens : "Vous voyez bien, vous y arrivez !"
A quel prix ?
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Le meilleur signe que le pic de la pandémie sera atteint est le moment où les medias parleront plus des conséquences économiques que des malades. C'est en cours.
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"Raoult par ses positions a foutu la merde dans les soins" peste un médecin hospitalier. C'est d'accord. Mais le gros seau de merde de Raoult dans l'océan de merde néolibérale dans lequel sombre l'hôpital depuis 30 ans... Concédons qu'il n'arrive pas au bon moment.
8 avril
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Si le constat fait pour Didier Raoult dans Mediapart par l'excellente Pascale Pascariello d'un leader d'opinion gonflé d’orgueil, ivre de reconnaissance, assoiffé de pouvoir, rempli de certitudes, arrangeant avec la science, suffit à discréditer Raoult, alors il faut aussi remettre en question les travaux de la grande majorité des PU PH français (et d'ailleurs ?), en commençant par les plus en vue.
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J'avoue que le dit constat augmente mon impatience des résultats de l'essai Discovery, et des autres, pour des raisons médicales bien sûr, mais aussi anthropologiques, épistémologiques et politiques.
Pour peu que l'essai soit fiable.
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Concernant la fiabilité de l'essai Discovery, j'avoue encore que son nom qui évoque bougrement les noms des pires "seeding trials" de l'industrie ne m'a pas rassuré outre mesure.
(Les "seeding trials" sont des essais dont l'objectif principal est surtout de diffuser le plus largement possible la prescription d'une molécule plutôt que d'en évaluer l'efficacité : "ensemencer" le terrain.)
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Si à la "libération", on peut identifier les collabos, profiteurs, délinquants du marché noir, au port du masque FFP2 dans les espaces publics, au volant de leur véhicule, dans les magasins, l'épuration en sera grandement facilitée.
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"Donne nous chaque jour notre soin covidien". La prière qu'on ne récitera pas.
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