vendredi 10 octobre 2008

Du suicide comme mode de communication en prison


Dans une vie antérieure, je connus durant une courte année les charmes de la vie carcérale. Ne me demandez pas pourquoi ni comment, disons que cela fut en rapport avec mon exercice professionnel. Etait ce grâce à mon métier de médecin ou à cause de lui, vous ne saurez pas. Gnarf, gnarf.

Toujours est il que j'ai gardé quelques souvenirs et connaissances de ce milieu, de ses règles formelles ou non, de ses fonctionnements.

Et ce qui me donne envie d'en causer ce jour, c'est ce qu'on dit dans l'actualité sur les pendaisons de détenus mineurs à la maison d'arrêt de Metz. Pour expliquer cette épidémie de pendaison, les syndicats de surveillants (attention, ils veulent qu'on disent surveillants et non pas gardiens de prison car ça a sa dignité, un maton) disent que ces pendaisons correspondraient à un "jeu" ou à un "chantage" au suicide de la part des détenus pour avoir, qui une télé, qui un changement de cellule, qui un autre "avantage".

J'avoue que ça me stupéfie, que ça me troue le cul même, comme dit Eddie Mitchell dans le film "Le bonheur est dans le pré".

S'il y a un souvenir qui reste vivace dans mon esprit après cette année passée à travailler en prison (bon, OK, j'y travaillais, c'était pas - encore - pour autre chose), c'est que le chantage au suicide et sa réalisation est LE moyen de communication des détenus avec beaucoup de surveillantmatongardiens, dès qu'il s'agit d'obtenir quelque chose, y compris ce qui est le plus banal.

Moi qui vous parle, j'ai vu de mes yeux vus, un détenu qui réclamait, horreur, un timbre à un surveillant, pour pouvoir écrire à sa famille et l'informer de son arrivée en détention là où je travaillais. Le détenu avait fait sa demande à plusieurs reprises, et le surveillant de l'étage ne répondait pas.

Alors je demande au maton, pourquoi il ne répond pas à la demande du détenu. Réponse : "Tant qu'il me fait pas chier, j'en ai rien à foutre..."

Le détenu, qui était un primo-arrivant n'a pas mis longtemps avant de comprendre la seule façon d'être écouté : "Faire chier le maton", puisque celui-là n'attendait que ça. Il s'est donc tailladé les avant bras.

Car, en prison, la seule façon de "faire chier" efficacement pour se faire entendre quand on n'a plus aucun autre moyen, c'est de se suicider, d'attenter à sa vie, à son corps. Si cela vous évoque d'autres réalités dans le monde pour d'autres populations "enfermées" d'une façon ou d'une autre, c'est que vous avez l'esprit aussi tordu (ou lucide, c'est selon) que moi.

Grève de la faim, grève des soins, ingurgitation d'objets divers : fourchettes, couteaux, lames de rasoir (entourées de sparadrap car le sparadrap est opaque à la radiographie et on ne voit que la lame de rasoir), piles électriques, verres et assiettes soigneusement préparés, mutilations - 240 points de suture sur un même homme une nuit, c'est mon record - pas toujours superficielles, pendaisons ratées ou réussies, etc.

Un jour je vous raconterai l'histoire de ce détenu qui s'entretenait une fistule au pli du coude avec sa fourchette pour pouvoir envoyer toutes les semaines une bouteille d'un litre et demi de son sang au juge d'instruction. Il était vivant et conscient, bien qu'un peu pâle, avec 1,5 g d'hémoglobine. Les connaisseurs apprécieront.

Bref. La tentative de suicide est pour le détenu le moyen de communication officieux et efficace avec nombre de matons, pour obtenir satisfaction d'une demande qui peut être aussi conne qu'un timbre et du papier à lettre, car le leitmotiv de ces matons est : "tant qu'il me fait pas chier".

Alors, moi je suis pas du tout étonné d'entendre ce qui se passe dans cette prison de Metz. La différence c'est que ce sont des ados, pas des adultes, et que les adultes savent (un peu) mieux s'arrêter avant l'irréparable, tandis que des ados en rupture, eux sont "capables" d'aller jusqu'au bout.

Ce que je me dis, en entendant cette actu, à la lumière de ce que j'ai appris en zonzon, c'est que ces ados ont compris, eux aussi, le mode de communication classique avec l'administration pénitentiaire, mais que comme des gamins désespérés et sans limite qu'ils sont, là aussi, ils ne connaissent pas les limites, ou n'ont pas conscience de ce que ça coûte de les franchir, entre une tentative de suicide pour obtenir une télé, et mourir vraiment pour ne pas pouvoir s'anesthésier à la Star'Ac.

Je disais au début que cette info me trouait le cul.

Ce qui me déchire, c'est que des matons finissent par reconnaître ces comportements et leurs motivations, mais les mettent sur le dos des victimes, alors que le mode de fonctionnement implicite de certains d'entre eux en est la cause.

Ce qui me déchire encore, c'est la loi du silence sur ces pratiques de mutilation et d'autoviolence, pour la simple survie, qui sont quotidiennes en prison en France et dont jamais aucun journaleux n'a pris la peine de parler sérieusement, à ma connaissance. Est ce qu'un jour l'un d'entre eux osera se pointer à l'Hôpital de Fresnes pour y demander à voir les bocaux qui s'alignent dans le service de chirurgie remplis des centaines, voire des milliers, d'objets récupérés dans les intestins des détenus depuis des décennies ?

Il pourra y lire dans chaque lame de rasoir, fourchette, couteau, cuiller, débris d'assiette ou de verre, pile électrique, etc., la probable demande d'un détenu à un surveillant qui attendait juste "qu'on le fasse chier" pour y répondre.

2 commentaires:

  1. Merci pour cet article, qui même s'il tord le ventre n'en reste pas moins indispensable à lire, pour faire reculer (un peu) le silence...

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  2. Après quelques années en prison (pour les mêmes raisons que vous ;-) ), je peux aussi vous dire qu'il faut beaucoup d'abnégation et de courage à de très nombreux surveillants de l'administration pénitentiaire pour porter à bout de bras des détenus revenus de tout et qui ne respectent plus rien ni personne. Quand en plus, ils ne sont pas beaucoup aidés par leur Administration, çà devient de l'abnégation. Les hauts murs des Maisons d'Arrêt ne sont pas tellement faits pour empêcher les détenus de s'enfuir mais pour empêcher la société extérieure de voir ce qui s'y passe.

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