mardi 5 juin 2018

Alzheimer : Courrier


J'ai reçu hier ce courrier :

Cher confrère,

Je suis le Dr P.S., gériatre dans le service du Professeur XXX, au CH de XXX, chargé de la consultation de mémoire de ce service. Vous vous souvenez peut-être de moi.
Lorsque vous m’avez écrit en 2012 me demandant de ne plus prescrire de médicaments anti-alzheimers aux patients dont vous étiez le médecin traitant, j’avais réagi vivement, vous remerciant sarcastiquement de vous préoccuper de ma formation continue, et vous opposant entre autres l’étude DOMINO en réponse aux données scientifiques que vous m’aviez communiquées. Bref, je vous avais exprimé à quel point je trouvais votre attitude arrogante et ridicule, a fortiori venant d’un généraliste, et je n’en ressentais que dédain.

Je viens de relire votre courrier, à la lumière de l’avis de la HAS, et de la décision de déremboursement qui vient d’être prise de ces médicaments. Je viens également ces dernières semaines de reprendre les données de la littérature sur ces médicaments avec un regard neuf depuis un récent séminaire de formation à la lecture critique. Je dois également vous informer que j’ai cessé de répondre aux sollicitations commerciales des labos pharmaceutiques depuis quelques mois. Cela ne se voit pas encore sur la base Transparence santé, mais ça va venir.

Avec le recul je ne peux que constater mon erreur, et je tenais par la présente à vous présenter mes excuses les plus sincères. Mon principal regret, et vous le comprendrez étant comme moi un médecin préoccupé essentiellement par l’intérêt des patients, est d’avoir nui durant tant d’années à ces patients en leur prescrivant, avec conviction et sincérité, des traitements potentiellement plus nuisibles que bénéfiques.

Ce constat est pour moi un traumatisme personnel très important, et qui remet en cause en profondeur mon exercice professionnel. Comment puis-je continuer à exercer sereinement ayant trahi à ce point le « primum non nocere » qui doit seul guider notre action de soignants ? Certains parmi mes proches et quelques confrères me disent « mais tu ne pouvais pas savoir ». Je leur réponds que si justement, je pouvais savoir car les données étaient accessibles depuis des années, comme vous me l’écriviez à l’époque. Je leur réponds aussi que l’ignorance, pour un professionnel de haut niveau, alors que les connaissances existent, ne peut être une excuse, mais au contraire être regardée comme une circonstance aggravante.

Bref, je suis accablé.

Jamais je n’aurais pensé pouvoir subir à ce point des influences dont je pensais être protégé par mon niveau d’études et le serment d’Hippocrate. Jamais je n’aurais pensé non plus être manipulable à ce point. Lorsque j’ai intégré il y a quelques années cette consultation de la mémoire au sein du CH de XXX, j’ai vécu cet événement comme une consécration et une reconnaissance professionnelles majeures. Moi, jeune gériatre, j’allais fréquenter les leaders de la maladie d’Alzheimer, prendre en charge les patients que je pensais si maltraités par leurs médecins généralistes qui n’y connaissaient rien (ce qui est encore le cas, rassurez-vous), j’allais être en pointe dans ce qui apparaissait être la maladie du siècle. Quel plus bel aboutissement pour un jeune médecin qui se destinait à la gériatrie dès ses premiers stages d’externe à l’hôpital, touché par les situations que vivaient les personnes âgées !

Vous imaginez mon désespoir de réaliser que cette structure à laquelle je me suis dévoué n’a servi que de rabattage des patients pour leur prescrire ces traitements. Sous l’influence de mes maîtres, et de ceux qu’ils servaient (et continuent à servir), il fallait prescrire pour toujours plus de patients, quitte à manipuler les résultats des examens, à poser des diagnostics par excès, à étiqueter parfois, comme avec la patiente pour laquelle vous m’aviez interpelé, maladie d’Alzheimer des troubles cognitifs passagers et bénins, à prescrire deux (j’ai même vu trois !) médicaments antialzheimers, à mentir aux malades et à leurs familles, à augmenter progressivement le nombre de malades potentiels, etc. Et je ne parle pas des centaines de millions d’euros de la solidarité nationale gaspillés, détournés ainsi... Je réalise aujourd’hui que j’ai construit ma carrière au sein de ce qui n’est somme toute qu’une officine de l’industrie, au service de laquelle j’étais, en toute bonne foi, sans m’en rendre compte.

Je suis catastrophé.

Je ne sais comment réparer tout cela. J’ai bien conscience que le courrier que je vous adresse aujourd’hui poursuit cet objectif, et j’en perçois en même temps le caractère insuffisant. J’ai découvert récemment, sur le site d’une association que vous connaissez peut-être, le Formindep, le témoignage bouleversant d’un psychiatre américain, Daniel Carlat. Celui-ci, tout comme moi aujourd’hui, avait découvert à quel point il avait servi l’intérêt des laboratoires, croyant servir celui des malades. Depuis, son combat est de convaincre à quel point ces intérêts sont, dans une société marchande et ultralibérale où seuls le profit et la cupidité servent de normes, inconciliables la plupart du temps. Hélas, je ne pense pas que j’aurais le courage de ce psychiatre, mais aujourd’hui je prends la décision de quitter ce service de gériatrie où j’ai cru progresser professionnellement, et d’arrêter les consultations de mémoire que j’y réalisais. Ma première priorité maintenant sera de me protéger des influences pour pouvoir protéger les patients dont j’ai hélas trahi la confiance au long de ces années, parfois au prix de leur santé, peut-être pour certains au prix de leur vie. Je resterai avec ce doute terrible. Je ne vous connais pas mais vous êtes le premier confrère à qui j’annonce ma décision.

J’espère pouvoir remonter un jour, et j’espère que ce courrier sera la première étape de ma « conversion » (veuillez excuser ce terme religieux mais je n’en vois pas d’autre), pour me remettre à croire à la médecine et en moi-même.

Vous renouvelant mes excuses pour mon attitude, et vous remerciant pour votre opiniâtreté (je constate maintenant à quel point ça n’a pas dû être facile de s’opposer ainsi aux puissances dominantes), je vous adresse, cher confrère, l’expression de mes salutations les plus respectueuses. J’espère pouvoir vous rencontrer un jour et vous serrer la main, chaleureusement.
Docteur P. S.
XXX le 4 juin 2018

Vous l'avez compris. Il s'agit d'une lettre fictive que je ne recevrai jamais.


 

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