samedi 5 juillet 2008

Ca commence comme ça

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Bon.

Ca fait plusieurs jours que ça tourne dans ma tête, mais je ne sais pas comment le dire. Comme presque personne n'en a parlé par ailleurs, il n'y a pas urgence, même 10 jours après, ça restera toujours un scoop.

Le mieux est de commencer par le début.

Au début, ça aurait été le 4ème siècle avant JC, lorsqu'un certain Hippocrate de Kos, prétendument médecin de son état, aurait prononcé ou écrit les mots suivants : "Tout ce que je verrai ou entendrai au cours du traitement, ou même en dehors du traitement, concernant la vie des gens, si cela ne doit jamais être répété au-dehors, je le tairai, considérant que de telles choses sont secrètes"(1).

Puis on saute les siècles et on arrive en juillet 1830. Ce sont les Trois Glorieuses. 3 jours de révolution populaire, manipulée et récupérée par la bourgeoisie pour finalement remplacer un tyran par un autre.
Dominique-Jean LARREY, ancien chirurgien des armées de Napoléon coule de vieux jours comme chirurgien de l'Hôpital du Gros-Caillou à Paris. Il vient d'avoir 64 ans. Notable de la médecine s'il en est, Dominique-Jean LARREY est auréolé d'honneur et de gloire pour avoir sauvé des centaines de vie durant les campagnes de Napoléon en pratiquant l'amputation... à tour de bras, et avoir inventé les "ambulances volantes" sur les champs de bataille, précurseuses du SAMU, dont les urgentistes français croient que le monde entier nous l'envie. La révolte est à son comble. LARREY accueille et soigne les blessés d'où qu'ils viennent. Les insurgés lui ont rendu un vibrant hommage. Le lendemain soir, ils lui réclament les blessés de la Garde Royale. Il répond avec la virulence que lui permet son caractère de cochon, puisé aux meilleures racines gasconnes : "Sachez que ces malades sont à moi, que mon devoir est de les défendre et que le vôtre est de vous respecter, vous-mêmes en respectant des malheureux !". Les manifestants s'arrêtent, impressionnés. Ils reculent. Les blessés sont sauvés (2).
LARREY ne distinguait pas entre révolutionnaires et militaires, entre bons et méchants. Il ne voyait que des blessés et des malades.

Nous voilà maintenant le 24 mai 1871. Lors de la "semaine sanglante" de la Commune de Paris. Le Docteur FANEAU n'est pas communard. Au contraire même, il attend avec impatience le rétablissement de l'ordre. Il dirige l'ambulance installée dans le séminaire Saint-Sulpice. Il y soigne quelques 200 blessés et malades, fédérés ou Versaillais.
Ce jour-là, sous le prétexte qu'un fédéré blessé aurait tiré d'une fenêtre du séminaire sur un soldat, un capitaine versaillais fait irruption dans l'ambulance. Pistolet en main, il met en joue le Docteur Faneau.

- Ou sont les fédérés ?
- Je n'ai ici que des blessés.
- Vous mentez, vous êtes l'un de ces coquins. Vous nous avez tendu un piège.
Le capitaine tire sur le Docteur FANEAU, un autre versaillais l'achève d'une décharge de fusil.
C'est le déchaînement. Les soldats tirent au hasard sur les blessés. 80 cadavres seront entassés dans la chapelle du séminaire. (3)

Là encore le Docteur FANEAU ne distinguait pas entre les bons et les méchants. Pour lui il n'y avait que des blessés et des malades à soigner et à protéger. Il l'a payé de sa vie.


Et nous voici au 15 septembre 2005. Le Docteur Sadek F., médecin généraliste à Roubaix est en train de soigner depuis près de deux heures, dans un appartement de la banlieue de Roubaix, un homme blessé par balles. Au décor urbain près, on se croirait dans un western : la victime anesthésiée à l'alcool, le médecin noyé de sueur, l'entourage menaçant : "Il faut le soigner toubib, sinon...".

Mais c'est la réalité.
Quelques heures auparavant a eu lieu dans la région le braquage d'un transport de fonds, des tirs ont été échangés. Le Dr Sadek F. connaissait-il les faits ? Ce qui est sûr c'est qu'il n'était ni chargé de l'enquête, ni d'établir le lien entre le blessé et les faits délictueux. Il ne voyait lui aussi qu'un blessé.
Selon les quelques articles de presse qui ont fait mention de l'affaire, armé de sa bite et de son couteau, il aurait sauvé la vie du blessé. Le juge lui-même l'a reconnu.
Le Docteur Sadek F. a en effet été condamné mardi 1er juillet 2008 par le tribunal correctionnel de Lille (celui qui annule les mariages pour cause de mensonge sur la virginité) à 6 mois de prison avec sursis et 5000 euros d'amende, pour ne pas avoir dénoncé le blessé.

Le Docteur Sadek F., lui aussi, n'a pas su distinguer entre les bons et les mauvais, il n'a vu qu'un blessé et un souffrant. C'est du moins ce que lui et son avocate ont essayé de faire comprendre à la justice, et essayeront de nouveau de faire en appel.


Un société démocratique doit permettre à ses médecins de soigner librement ses membres , et à ses membres d'être soignés librement par ses médecins.

Chaque être humain doit pouvoir recevoir les soins que mérite son état, quels que soient ses crimes, ses qualités, ses défauts, ses opinions politiques, religieuses, la couleur de sa peau, qu'il soit sympathique, antipathique, con ou intelligent. Sinon, il faut interdire les médecins dans les prisons, et autres lieux où se concentrent les crapules.

Chaque être humain doit pouvoir pousser la porte d'un lieu de soins sans avoir à se demander avec angoisse s'il va en ressortir libre, fiché, dénoncé ou signalé, mais seulement soigné, accueilli.

Le code de déontologie médicale, son article 4 et ses commentaires le rappellent. Il n'y a pour les médecins, en France, actuellement AUCUN DEVOIR, NI OBLIGATION de signalement de ce genre de situation. Le médecin peut-être libéré de l’obligation du secret professionnel dans certaines circonstances précises prévues par la loi, à savoir la maltraitance aux mineurs et aux personnes vulnérables. Mais même dans ces cas, il n’a aucune obligation à rompre le secret.

Quand ces évidences sont remises en question, et que des citoyens trouvent ça normal, ou que la presse choisit de ne pas en parler, alors ça commence comme ça.

Ca commence comme ça, messieurs dames. Mais tout le monde s'en fout. Jusqu'au jour où ça nous concernera, nous, personnellement. Mais il sera sans doute trop tard.

En même temps qu'était rendu ce jugement, paraissait le même jour au Journal Officiel de la République Française, le décret autorisant la création du fichier EDVIGE.
Le fichier qui autorise à ficher et à recueillir toutes informations "nécessaires au gouvernement" concernant toute personne de plus de 13 ans "ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel,
économique, social ou religieux significatif" ainsi que ses proches.

Je ne sais pas pour vous, messieurs dames. Mais moi, ça me dit bien quelque chose de là où ça pourrait finir.





Note 1 - Traduit par J. Jouanna, Hippocrate, Paris, Librairie Arthème Fayard,1992

Note 2 - Dominique LARREY (1766-1842), Chirurgien militaire - Baron d'Empire. Des misères des batailles aux ors des palais. P. VAYRE, JJ FERRANDIS. e-mémoires de l'Académie Nationale de Chirurgie, 2004, 3 (1) : 37-46

Note 3 : renseignements reçus des
Amis de la Commune de Paris in : LA COMMUNE DE PARIS - L'ASSISTANCE PUBLIQUE ET LES HOPITAUX EN 1871 Docteur Jean-Paul MARTINEAUD - EDITIONS L'HARMATTAN 2004 - pages 235 - 236

1 commentaire:

  1. Lire ma réponse à l'édito de Tony Delamothe du BMJ du 21/10/2008 qui citait en exemple Dominique Jean Larrey :

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