mardi 8 octobre 2013

De la (bonne ?) utilisation du placebo

Quand j'étais étudiant à la policlinique du CHU de Tourmens, où je participai aux consultations de médecine générale, je me souviens de cet  étudiant sortant hilare du box de consultations pour raconter aux autres étudiants non moins hilares comment il avait injecté une ampoule de sérum physiologique à ce malade, qui s'en était rapidement trouvé mieux.

Tout le monde, sauf moi, se gaussait de ce bon tour joué à ce pauvre vieux.

A cela il faut rajouter que l'apprenti placebothérapeute était issu d'un milieu très aisé, fils d'un haut fonctionnaire de la République, de ceux qui expliquaient à l'éphémère première ministre Edith Cresson, interloquée, que la France c'est eux, les 2000 qui s'en pensent l'élite. Et que le patient était un vieux monsieur maghrébin, probablement illettré.

Tu ne manipuleras pas et ne sera pas manipulé, tel est le principe éthique que j'ai voulu faire mien au long de ma pratique, et de ma vie, quitte à en payer plus d'une fois le prix fort.

Ainsi il m'apparaît que le placebo expose à une sorte d'aporie soignante, car d'un coté, ça marche. L'effet placebo est efficace, par définition. De l'autre coté, dans la mesure où le médecin est conscient d'utiliser le placebo, il manipule le patient, et s'inscrit dans une relation de manipulation, de soumission et de pouvoir, caricaturée dans l'histoire que je viens de narrer, par l'écart social entre le médecin et le patient.

A cette aporie se rajoute le paradoxe suivant : l'efficacité du placebo est renforcée par la propre conviction du médecin. C'est à dire que si le médecin est lui même manipulé de telle sorte qu'il pense que son médicament est efficace, alors la probabilité de l'efficacité de l'effet placebo augmente. L'exemple classique est celui de l'homéopathie.

En médecine générale, nombre de consultations, hélas, sont susceptibles de se conclure par la prescription d'un placebo, tant le nombre de patients entretenu dans la crainte qu'ils pourraient avoir quelque chose alors qu'ils n'ont rien, est grand. M'essayant régulièrement au refus de prescriptions pour des situations qui ne le méritent pas, acccompagné quand j'en ai encore le courage, de longues et fastidieuses explications sur l'évolution naturelle vers la guérison, une infirmière bien attentionnée fait courir le bruit dans le quartier que si je donne peu de médicaments, c'est parce que j'aurais travaillé pour la sécu et qu'elle continue à me soudoyer pour ne pas en donner. Une autre patiente est venue récupérer son dossier parce que je refusais de continuer à lui prescrire saloperies, inutilités et autre glitazone depuis retirée du marché. Quelle n'a pas été ma surprise de la retrouver dans un colloque local de bienpensants de gôche, stigmatisant les médecins qui prescrivent trop, le gaspillage des médicaments, etc.

Je ne peux m'empêcher de laisser la colère monter en moi, quand j'entends la foutrerie d'hypocrisie sociale généralisée passer son temps à dire qu'on prescrit trop de médicaments, alors que la même population, stimulée par l'environnement marchand dans lequel nous nous enfangeons, passe son temps dans les cabinets à réclamer (et à obtenir car il faut bien vivre et le client est roi) de la pilule. Il y a là quelque chose d'un peu obscène. Non ?

La question se complique encore lorsqu'on sait qu'il n'existe pas de vrai placebo commercialisé (à part l'homéopathie bien sûr). A l'époque lointaine et bénie où les visiteuses médicales ras-la-touffe assaillaient mon cabinet et mon espace de cerveau encore disponible, je disposais de tout un tas de médicaments aussi efficaces qu'un placebo, mais malheureusement plus dangereux, ou en tout cas avec un risque d'effet indésirables supérieur au placebo. Les veinotoniques, le magnésium, la vitamine dans la chute de cheveu, les antiseptiques digestifs, etc. Mais de "vrai" placebo, non.

J'étais toutefois un placebothérapeute efficace et actif, croyant grâce à Dieu Pharma, à ses prophétesses et à leurs seins, à l'efficacité de ses produits, à leur absence de dangerosité, et rendais ainsi service sans me poser de questions à ces patients sans maladie, largement knockisés, chargés à l'insu plus ou moins de leur plein gré, de faire tourner le marché.


Mais maintenant que je suis aware, que faire ?

J'ai certes ouvert les yeux, mais les patients (et les soignants) dans le même état de conscientisation restent aussi rares qu'un neurone dans le cerveau de (mettez ici le nom de la dernière personne qui vous a fait chier), en tout cas pas assez pour nourrir un médecin, son conjoint qui passe ses journées à bouffer des cornflakes sur la moquette du salon devant la télé, ses amants dans le même état de déliquescence et les enfants des uns et des autres.

Pour mon plus grand malheur je sais ce que je prescris.

Bref. Merci de votre réponse.