mardi 20 novembre 2007

Monsieur Mangeterre


« J’viens pour mon traitement » et il pose sur le bureau la notice du médicament, et aussi une enveloppe, fermée, mais pas à coté de la notice, un peu en retrait, un peu plus loin.

Faut bien un prétexte pour voir le docteur, faut bien avoir un médicament à demander, le médicament c’est pour la dignité, c’est pour faire passer l’enveloppe, mais la vraie raison, j’ai pas mis longtemps à le comprendre, c’est l’enveloppe, celle un peu en retrait, un peu plus loin.

Et puis il sort l’attestation de CMU. « j’l’ai faite docteur, vous voyez bien. Du jour où vous m’l’avez dit, j’l’ai faite, je suis repassé le soir même pour vous la montrer mais vous étiez fermé. »

Est ce que c’est inhumain de dire à quelqu’un qui sort de la prison directement à la rue, sans passer par la case maison, vu que pendant son séjour derrière les barreaux le proprio y s’est dépêché de la refourguer à d’autres miséreux son taudis, est ce que c’est inhumain de dire à cet homme qui vient de passer trois nuits dehors, qui court les foyers pour pas y rester, dehors, est ce que c’est inhumain de lui dire : « Monsieur Mangeterre, pour que je vous soigne faut que vous ayez fait les papiers de la CMU, parce que je soigne pas gratuitement, vu que vous êtes pas un clochard. » ?
C’est inhumain sans doute. En tout cas c’est ce que je me dis souvent en exigeant de ces patients là des démarches et des papiers pour qu’ils soient dans les règles communes, mais pourtant y a pas le choix. Leur faire la charité ça serait tellement plus facile pour eux comme pour moi; pour moi la bonne conscience, pour eux des démarches en moins dans l’océan de papiers où ils se débattent. Mais cette charité-là retarde l’accès au droit de se soigner normalement. La charité du soin, sauf l’urgence bien sûr, c’est le maintien dans la dépendance au bon vouloir des puissants, au bon gré du médecin. L’accès au droit c’est bien un effort inhumain quand on est dans la misère. Mais pourtant y a pas le choix.

C’est pour ça que Monsieur Mangeterre il est si fier d’exhiber son attestation aujourd’hui. L’attestation de CMU c’est SA victoire sur la misère, comme son logement qu’il a trouvé tout seul, sans les services sociaux, qui "pouvaient rien faire pour lui".

L’attestation avec laquelle il peut demander son médicament, montrer sa lettre.

« Ca j’vous en parlerai après » dit-il en désignant la lettre.

Va donc falloir passer par l’avant pour arriver à la lettre. Et comment allez-vous monsieur Mangeterre ? Comme si ça ne se voyait pas comment il allait. Ses lunettes, le verre gauche fendu, le droit retenu à la monture par du sparadrap. La maladie de peau qui revient avec la boisson. Les tremblements, parce qu’il sait que je n’accepte pas quand il arrive ivre à mon cabinet, si bien que le jour où il doit voir le docteur, il ne boit pas. Comme ça, quand je lui demande : « Et vous en êtes où avec l’alcool ? » il peut me dire : « Ca va, docteur, aujourd’hui j’ai pas bu. » Mais il tremble. Alors je lui en parle quand même de l’alcool, de toute façon il est coincé : « Faut arrêter l’alcool, Monsieur Mangeterre. Vous savez que dès que vous êtes prêt je peux vous envoyer en cure. » -« J’vous l’dirai, docteur, j'vous l'dirai quand je serai prêt. »
Ca y est, les formalités sont terminées ? Ah oui, il y a encore la tension. Elle est bonne votre tension, Monsieur Mangeterre.

Et puis vient le comble de la misère.

Le comble de la misère c’est quand on vient voir son médecin pour qu’il lui lise son courrier. D’abord parce que qu’on ne sait pas le lire, ensuite et surtout parce qu’on n’a personne d’autre pour le lire. « Vous savez bien que je sais pas lire docteur »

Le comble de la misère c’est quand ce courrier est une convocation à un contrôle judiciaire, parce qu’on ne s’est pas rendu à la précédente convocation, parce qu’on n’a pas su lire le précédent papier. « Celui à qui je demande de lire mes papiers, il était pas là, et je pouvais pas revenir vous voir docteur, vu que j’avais pas mes papiers de CMU. »

Le comble de la misère c’est quand le fonctionnaire qui a envoyé cette convocation a coché avec le plus parfait mépris toutes les cases concernant les documents à présenter, y compris le certificat de scolarité et les feuilles de paye.

Le comble de la misère c’est quand le docteur fait un certificat d’illettrisme pour justifier une absence à une convocation judiciaire. Et que le patient en est content.


Texte publié également sur le site de Martin Winckler.

Ma bourgeoise


J'en ai pas beaucoup des bourgeoises, c'est pas Neuilly ici, mais fallait bien s'attendre à ce que la visite à domicile non remboursée les fasse sortir. Comme les escargots. Après la pluie.

Celle-là, de bourgeoise, elle a les relations qui vont avec, les neurochirurgiens, les chefs d'entreprise à 15 milles patates par mois, et toute cette sorte de choses.

Elle a aussi les maladies qui vont avec, ma bourgeoise. Faut bien qu'elle ait des raisons que je la soigne. La bonne maladie rare que même le spécialiste il en avait jamais vu, et que c'est moi qui l'ai vue le premier et que le spécialiste il voulait faire croire au super-spécialiste que c'était lui.

Et les bonnes complications qui vont avec. Suffisamment, des complications, pour que les enfants à ma bourgeoise, ils envoient des courriers recommandés à l'hôpital, parce-que-vous-comprenez-on-voudrait-quand-même-bien-savoir-
ce-qui-se-passe. Suffisamment pour que le petit-docteur-qu'est-si-dévoué-et-on-vous-remercie-encore-de-tout-
ce-que-vous-faites-pour-ma-mère, il se fasse chier comme un malade, avec sa bourgeoise.

Seulement voilà, y a un problème. C'est que ma bourgeoise, elle bouge encore. Entre deux opérations, deux complications, elle qui a pas encore ses 75 balais pour que le larbin il vienne à cent pour cent sans se faire payer comme avant, elle bouge encore la bourgeoise.

"Vous comprenez Docteur, hier soir j'étais encore au restôôrant, évidemment je mange moins qu'avant, c'est normal, avec tout ce qu'il m'est arrivé. Alors hier soir mes amies elle me disent : « Mais t'es sûre, Gisèle, (elle s'appelle Gisèle) que t'y as pas droit aux visites remboursées, avec tout ce qui t'arrive ? Demande quand même un peu à ton docteur. »
Alors voilà docteur, je voulais vous en parler, parce que vous comprenez, 10 euros, c'est pas que je peux pas les payer bien sûr, mais enfin s'il y a une possibilité... Et puis je me sens pas la force pour aller à pied jusque chez vous. Le Cluub, ça va encore, j'y retourne, mais c'est le maximum que je peux me permettre. Vous comprenez, docteur."

- "Je vous ai déjà expliqué Madame Vancouillevenboote, je sais que votre état est encore fragile, mais maintenant il y a des critères légaux et je dois m'y tenir. Je vous ai dit que j'acceptais encore de venir chez vous. Vous êtes la seule pour laquelle j'accepte de le faire, mais il y a 10 euros qui ne seront pas remboursés."

J'avais dit que la nouvelle visite à domicile inaugurait la médecine à trois vitesses :
Ceux qui n'ont pas les moyens de se déplacer. Ceux qui ont les moyens de se déplacer. Et maintenant ceux qui ont les moyens de ne pas se déplacer.

Gisèle Vancouillevenboote c'est la troisième vitesse de la médecine, et avec l'embrayage elle passerait même la quatrième si elle pouvait Gisèle. Gisèle Vancouillevenboote c'est celle qui permet de rester imparfait, celle qui aide à ne pas être en accord avec ses principes. L'exception qui humanise. Qui permet de rester un petit généraliste de Fourmiland...

Donc Gisèle Vancouillevenboote, elle en veut toujours de son docteur à domicile, mais toujours au même prix. C'est alors que me vint l'idée du siècle.

"Mais Madame Vancouillevenboote, il me vient une idée. Puisque vous êtes à 100% pourquoi ne demanderiez vous pas un VSL (véhicule sanitaire léger) pour venir jusqu'à mon cabinet
? Je pense qu'il faudrait que vous téléphoniez au contrôle médical à la sécu et que vous posiez la question..."

Sept jours plus tard. Entretemps je lui avais fait arrêter le Bactrim que lui avait donné l'hôpital parce que 2000 globules blancs ça lui faisait plus beaucoup.

"Ah, Docteur, j'ai fait ce que vous m'avez dit. J'ai appelé le médecin de la sécurité sociale. (Elle avait osé !) Je suis tombé sur une dame très gentille, c'était pas un médecin, un agent administratif, elle m'a dit. Elle m'a dit non, vous y avez pas droit au VSL, même les aveugles y ont pas droit au VSL. Par contre elle m'a bien expliqué que les 10 euros c'était pas pour la sécu, c'était pour vous docteur, et que vous étiez pas obligé de les demander."

C'est à ce moment-là que ça s'est passé.

Gisèle Vancouillevenboote est morte, égorgée à son domicile. Avec ses boyaux j'ai étranglé l'administratif du contrôle médical. Tout est accompli.

J'attends la police. Ce sont mes derniers mots. Je vous aime. Ne m'oubliez pas trop vite.

signé : Julien Barbardamu (2002)